Initiée ou pas,
tu existes.

Ma grand-mère m’a transmis quelque chose. Des gestes liés à l’eau, aux bains, à certaines pratiques que je portais en moi depuis l’enfance sans avoir les mots pour les nommer. Mais c’était décousu. Des fragments. Pas un cadre, pas une cérémonie, pas une reconnaissance formelle. J’ai grandi avec ça, quelque chose de réel mais d’incomplet, une transmission qui existait sans jamais avoir pu se déployer pleinement. Cet article, je l’écris pour toutes les femmes qui se reconnaissent dans cette expérience.

J’ai eu honte. Une honte profonde, installée, qui colorait chaque geste de ma pratique. Elle avait un visage précis, celui de la question que je n’osais pas formuler à voix haute : qui suis-je pour faire ce que je fais, si je n’ai reçu que des fragments ?

Alors j’ai continué à chercher, dans les livres, les formations, les praticiens hors de ma communauté qui m’ont appris ce que j’avais besoin de savoir. J’ai eu les meilleurs professeurs. Et même ça, j’en avais honte, comme si le fait d’avoir dû aller chercher ailleurs confirmait que ce que ma grand-mère m’avait laissé n’était pas suffisant. Que ma lignée était incomplète. Que moi aussi, j’étais incomplète.

Ce n’était pas vrai. Je mettais du temps à le comprendre.

On m’a accusée de sorcellerie

J’ai fait un soin à une femme de ma communauté. Une femme que je considérais comme une amie. Un mois plus tard, elle a dit que je l’avais ensorcelée. Ce mot, sorcellerie, posé sur mon travail, sur mes mains, sur ce que j’avais construit depuis des années avec soin et humilité.

Je veux que tu imagines ce que ça fait dans l’âme d’une femme. Être accusée de sorcellerie par d’autres femmes de ta propre communauté. Des femmes avec qui tu partages une histoire, une île, des ancêtres peut-être. Des femmes qui connaissent le poids de ce mot dans notre culture, et qui l’utilisent quand même. Contre toi.

Une d’entre elles m’a dit d’aller me sacrifier pour réparer mes erreurs. Une autre m’a demandé de me taire quand j’ai commencé à en parler. Et moi, au lieu de remettre en question la violence que je vivais, j’ai répondu que j’allais tout arrêter. Immédiatement. Sans même questionner ce qui m’était fait.

Dans nos communautés, le mot sorcellerie ne décrit pas une pratique. Il condamne une femme. Il la place en dehors du cercle. Il la rend dangereuse aux yeux de toutes les autres. J’ai tout arrêté. Les cérémonies à la mer, les bains, les soins. J’ai perdu des clientes, des amies. J’ai perdu confiance en mes propres mains pendant longtemps. Et j’ai gardé cette blessure en silence, parce que comment expliquer ça à quelqu’un qui ne vient pas de là.

Imaginez ce que ça fait dans l’âme d’une femme. Se faire appeler sorcière, se faire dire d’aller se sacrifier, par celles qui auraient dû être ses sœurs.

L’exercice du pouvoir sur la blessure de non-appartenance

Je veux nommer quelque chose de précis. Il existe des personnes qui savent exactement ce que les descendants de personnes esclavisées portent comme blessure : la blessure de non-appartenance. Ce sentiment profond, souvent inconscient, de ne jamais être tout à fait légitime, de ne jamais être tout à fait à sa place. Une blessure documentée, réelle, transmise à travers des générations de rupture et d’effacement.

Et certaines personnes utilisent cette blessure. Consciemment. Elles savent que si elles appuient là, sur la légitimité, sur l’initiation, sur « qui t’a transmis quoi », tu vas douter. Que si elles te disent que tu fais du mal, tu vas t’arrêter. Que si elles te demandent de te taire, tu vas obéir parce que quelque part tu croyais mériter cette punition.

La philosophe María Lugones a montré comment la colonisation a reconfiguré les hiérarchies à l’intérieur des communautés colonisées. Ces hiérarchies survivent. Elles se reproduisent entre femmes, parfois avec une précision chirurgicale, et elles sont d’autant plus efficaces qu’elles empruntent le langage de la tradition, de la protection du sacré, de la communauté. Ce n’est pas de la maladresse. C’est de l’exercice du pouvoir.

Ce que je veux dire à celles qui ont été initiées, qui ont reçu une transmission formelle, complète : c’est une grâce. Mais cette grâce ne vous autorise pas à utiliser la blessure de non-appartenance de vos sœurs comme levier. Elle vous donne une responsabilité, celle de reconnaître ce que nous avons traversé. Le respect n’est pas optionnel. Il est la marque d’une vraie conscience de notre histoire commune.

Le syndrome de l’imposteure n’est pas une fragilité personnelle

Cette honte que j’ai portée a un nom clinique : syndrome de l’imposteure. Pour les femmes issues de communautés racisées, des recherches publiées dans le Journal of Counseling Psychology montrent que ce syndrome est directement lié aux expériences de discrimination, y compris celles vécues au sein de leur propre environnement social. Fields et Cunningham-Williams (2022) montrent que cette pression est particulièrement intense pour celles qui exercent dans des espaces où leur légitimité est structurellement contestée, jusqu’à faire taire des femmes qui avaient des choses importantes à transmettre.

Ce que nous avons développé qu’elles n’auront jamais

Le Dr Joy DeGruy écrit, dans Post Traumatic Slave Syndrome, que les descendants d’Africains esclavisés ont émergé de siècles de trauma avec des blessures profondes, mais aussi avec des forces réelles, construites à travers la nécessité de survivre, de s’adapter, de maintenir quelque chose de vivant là où tout avait été détruit.

Celles qui ont reconstruit leur pratique depuis le flou, le silence, l’absence ont développé des choses que la transmission formelle seule ne peut pas donner. Une patience rare, celle de chercher sans garantie d’aboutir. Un cœur ouvert face à l’incertitude, la capacité d’avancer en sachant qu’on ne sait pas tout et d’en faire une force. Une humilité authentique que la sécurité d’une transmission reçue n’oblige pas à cultiver. Et une créativité que la répétition mécanique n’engendre pas, parce que quand on recrée, on ne reproduit pas. On invente quelque chose qui n’existait pas encore.

Reconstruire depuis les fragments, c’est le travail le plus exigeant qui soit. Et il produit une pratique que personne d’autre ne peut revendiquer, parce qu’elle vient de toi, entièrement.

Je suis sincèrement convaincue que derrière le mépris de certaines, il y a de l’admiration. Parce que partir de presque rien et arriver quand même, ça force le respect, même chez celles qui n’ont pas les mots pour le dire.

~ ~ ~

Ce que le découragement cache

Se faire invisibiliser par sa propre communauté, ça décourage. Ça donne envie d’arrêter, de disparaître dans le silence pour ne plus donner prise à la contestation. J’ai vécu ça. Longtemps. Mais le découragement cache quelque chose : la preuve que tu existes. Que tu prends ta place. On n’invisibilise pas ce qui n’existe pas, on invisibilise ce qui dérange.

Je vois ces femmes. Celles qui comme moi ont tout reconstruit depuis presque rien, qui continuent de le faire, qui n’ont pas abandonné malgré les accusations, malgré le silence de leur propre communauté, malgré la fatigue. Demandez. Demandez aux bonnes personnes, aux bons livres, aux bonnes formations. Demandez à votre corps, à vos rêves, à ce que vous portez depuis l’enfance. Vous aurez non seulement les bonnes personnes sur votre chemin, vous aurez aussi ce qui vous rendra uniques. Parce qu’une pratique construite depuis la recherche sincère porte une signature que personne d’autre ne peut dupliquer.

Et maintenant

La honte, je la travaille encore. Elle ne disparaît pas du jour au lendemain quand elle a été construite sur des années, sur des accusations, sur des silences. Mais je n’en fais plus un secret. Je n’en fais plus une preuve que je n’ai pas ma place.

Si tu te reconnais dans ce que j’écris, dans la honte d’avoir cherché depuis des fragments, dans la douleur d’être contestée par celles qui auraient dû te reconnaître, dans cette fatigue de continuer malgré tout : ce que tu portes a un nom, une histoire, une explication qui ne te diminue pas. Et continuer à faire ton travail, à te montrer, à prendre ta place, c’est déjà un acte de libération pour ta lignée.

— Doris Volnay

Références

  1. DeGruy, J. (2005, rév. 2017). Post Traumatic Slave Syndrome: America’s Legacy of Enduring Injury and Healing. Joy DeGruy Publications.
  2. Lugones, M. (2007). Heterosexualism and the Colonial / Modern Gender System. Hypatia, 22(1), 186–209.
  3. Heinich, N. (2020). Invisibilisation de la pensée des femmes. Publictionnaire. EHESS/CNRS.
  4. Cokley, K. et al. (2013). An examination of the impact of minority status stress and impostor feelings on the mental health of diverse ethnic minority college students. Journal of Multicultural Counseling and Development, 41(2), 82–95.
  5. Fields, L. N. & Cunningham-Williams, R. M. (2022). Experiences With Imposter Syndrome and Authenticity at Research-Intensive Schools of Social Work. Advances in Social Work, 22(1).
  6. Menakem, R. (2017). My Grandmother’s Hands. Central Recovery Press.
  7. Hope, M. O. et al. (2024). Correlates of Spirituality among African American and Black Caribbean Emerging Adults. PMC / University of Michigan.

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